De loin, ça ressemble à un cimetière. En fait, c’est un hôpital. Un drôle d’hôpital. Partout, des coques renversées. Des bateaux sans prénom. Des bateaux sans visage. Des centaines d’embarcations sous perfusion. Des dizaines de pirogues moribondes. Des radeaux transis, couverts de pansement avec des petits médecins qui s’agitent autour. Ça souffle encore. C’est la force du bois, le mystère des arbres, l’écho des racines. Rien n’est jamais mort. Rien n’est jamais vivant. Tout est entre-deux. Posé, en attente, en suspens. Ça respire encore mais c’est déjà un peu fantôme. Au milieu de ces squelettes, on bouffe des vapeurs de goudron, de chaux, d’écorce verte et de cigarette. Là, on travaille un tronc. On burine. On sculpte. On taille dans l’ancestral. Ici, on rafistole. On écope. On martèle. On bouffe du copeau. On tresse de l’étoupe. On ressuscite comme on peut. Qu’importe la manière, pourvu que ça flotte un jour ou deux. Pourvu qu’on puisse encore tenir quelques instants debout sur le fleuve. Histoire de vivre. Histoire de survivre. Et c’est la pêche qui fait survire ici. C’est le fleuve qui donne. On lui marche sur le dos pour y pêcher le poisson. On fouille dans ses entrailles pour y pêcher le sable. Le sable…

Quelque-part, vers le nord, pas très loin, il existe une fièvre. Une mauvaise fièvre. Beaucoup d’homme en sont malades. Beaucoup d’hommes en crèvent. On ne meurt pas là-bas. On crève. Cette maladie qui ronge les âmes, c’est l’or. L’or et ses mines. L’horreur des mines. Des kilomètres de terres ravagées. Des charniers d’espoir à perte de vu. Des tombeaux à ciel ouvert. J’ai entendu des histoires. On m’a raconté ce qui ne se raconte pas. L’incroyable gâchis. L’effroyable réalité. Sa beauté aussi. Paradoxes toujours. Difficile de s’y rendre aujourd’hui. Zone de guerre. Mais c’était déjà une zone de guerre avant la guerre. Et on y court encore. Ça fait planer, l’espérance. Le sable aussi donne la fièvre. Le sable aussi c’est de l’or. Le sable aussi a ses forçats : les pêcheurs de sable.
Il suffit de plonger, de retenir son souffle, et de remonter avec son seau plein. Savoir nager est un bonus, pas une obligation. De toute façon, c’est le fleuve qui décide de la vie ou de la mort de ses prisonniers. Il y a aussi les machines. Les monstres de métal. Ivres, fumants, poisseux, avec des griffes énormes pour déchirer le lit du fleuve. Lui labourer les fonds. Tout est bon pour extraire la silice. Tous les jours, les bateaux font des allées-retours. Les uns derrières les autres. Caravanes lacustres chargées de sable jusqu’au plat-bord. Ça tient sur l’eau, ou ça ne tient pas. Il faut remonter toujours plus loin dans les terres, plonger toujours plus profond dans le fleuve. Il faut des sacrifices. Le Niger a ses légendes, ses oracles, ses sagesses. C’est un fleuve mystique rongé par la folie des hommes. Un fleuve qui ne se venge pas, jamais. Mais c'est un fleuve animal. Et elle a faim, la bête, elle réclame tous les jours ses kilos de viande...